Benjamin Sabatier / Espace Bertrand Grimont- 2020, March – April.

current exhibition – Benjamin Sabatier – Galerie Bertrand Grimont

2020, March – April.

Vue de l’exposition / view of the exhibition « One piece at a Time »Galerie Bertrand Grimont, Paris 2016
Sans titre, 2016. Béton et billes, 46x46cm. ©️ benjamin Sabatier. Photo. Aurélien Mole. Courtesy the artist and Bertrand Grimont, Paris

Qu’il taille des crayons pendant 35h, crée la structure de production d’oeuvres en kit IBK, s’empare de l’histoire ouvrière et militante de la ville de Besançon, réévalue les utopies de l’architecture modernes ou déploie une oeuvre sculpturale marquée par une esthétique du chantier, Benjamin Sabatier interroge de manière récurrente le concept de travail, qui fonctionne comme étalon dans une démarche cherchant avant tout à inscrire l’art dans un contexte socio-économique plus large.
Son vocabulaire artistique se compose de matériaux bruts et accessibles­ brique, béton, ustensiles de bricolage, carton, scotch, etc. qu’il manipule dans le cadre de processus de fabrication lisibles, évacuant toute référence au geste héroïque du sculpteur au profit d¹une certaine littéralité où se révèle au premier regard le fonctionnement de l’oeuvre. Cette « fulgurance », qui n’en demeure pas moins polysémique, rend ainsi facile et possible sa reproduction par tout un chacun.
Entre questionnements politiques et formels, relectures des principes constructivistes et des thèses de Walter Benjamin, le travail de Benjamin Sabatier, en invitant le spectateur à devenir lui-même producteur, s’envisage dès lors à l’aune des théories alternatives et émancipatrices du Do it Yourself.

Raphaël Brunel

« Well, I left Kentucky back in’49
An’ went to Detroit workin’ on a’sembly line
The first year they had me puttin’ wheels on cadillacs… »

(Johnny Cash, One piece at a time, 1976)

Dès ses premières phrases, cette chanson enregistrée par Johnny Cash en 1976 nous plonge dans l’histoire d’un ouvrier d’une chaîne de montage automobile, qui construit peu à peu sa propre voiture avec des pièces volées à l’usine. A l’aide d’un camarade, il dérobe pièce après pièce les éléments qu’il assemble afin de fabriquer la voiture de rêve qu’il ne peut s’offrir. Au fil du temps, il réussit à construire une Cadillac constituée de pièces disparates récupérées sur différents modèles (de 1953 à 1973). One Piece at a Time s’apparente à une parabole qui réunit les contradictions et la pluralité de sens présentes au cœur même de la notion de travail : comme activité imposée, pour soi ou créative. L’ouvrier détourne son activité répétitive aliénante en produisant une forme hybride par agencement bricolée de pièces hétéroclites. Ce détournement du travail salarié à des fins personnelles peut être assimilé à ce qu’on appelle une « perruque » ouvrière. Cette expression désigne l’action des salariés qui utilisent clandestinement leur temps et leurs outils de travail pour produire des objets personnels. Une des caractéristiques propre à la perruque réside dans le fait de se constituer un « lieu propre », un espace de liberté et d’autonomie au sein d’un univers rationnel contraint par des règles. L’image de l’homme singulier utilisant les contraintes de son milieu pour créer un objet qui lui ressemble et porte son empreinte, manifeste sans aucun doute une proximité avec l’activité artistique. De ce point de vue, on peut appréhender la création artistique comme la face cachée du travail : sa « part maudite » !
L’art, en tant que lieu de la création par excellence, est le domaine particulier où ne semble régner aucune des contraintes du monde du travail. Par rapport à une activité dite « sérieuse », qui serait celle du travail proprement dit, l’art serait de l’ordre du « jeu ». Cette opposition est assez superficielle car l’art est aussi un travail, souvent ingrat, qui nécessite un labeur acharné. Une des différences essentielle réside dans le fait qu’un travailleur (ouvrier ou artisan) applique des règles préexistantes à une production qui s’inscrit dans un cadre défini — les contraintes de la production sont nettement supérieures à sa liberté de création s’il en a une — alors que le travail de l’artiste ne répond pas totalement à un plan déterminé. C’est bien ce qu’affirme Soulages quand il souligne qu’à la différence de l’artisan, l’artiste « va vers ce qu’il ne connaît pas, par des chemins qu’il ne connaît pas. » Autrement dit l’artisan sait où il va et comment il y va ; l’artiste ne sait ni où ni comment, du moins pas toujours. La formation de l’œuvre tient donc de l’aventure. La création artistique est un processus au cours duquel on fait et on exécute sans savoir à l’avance, de manière précise, ce que l’on a à faire et comment il faut le faire. On ne le découvre et on ne l’invente qu’au fur et à mesure de l’opération. De fait la création artistique est une expérimentation continue, et l’œuvre d’art jamais une finalité en soi, mais toujours le commencement d’une nouvelle. Dans ce sens l’exposition est l’occasion pour l’artiste, dans son parcours, de partager ses expériences.
La pensée moderne a toujours opposé la production du travailleur à la création de l’artiste. La fameuse proposition de Beuys, Chaque homme est un artiste entend surmonter cette dichotomie. La créativité est le potentiel de tout un chacun, la faculté de produire en général, d’associer esprit et geste dans la transformation de la matière, de retrouver sa puissance autonome d’individu libre. C’est essentiellement par la créativité que l’individu manifeste et exprime son humanité. Comment dans ce sens ne pas renouer avec les grandes utopies révolutionnaires des avant-gardes historiques : L’homme est créateur d’œuvres avec pour désir et comme utopie la transformation du monde, pour objectif l’obtention du bonheur.

Benjamin Sabatier

Whether he pencils for 35 hours, creates a structure of production for his artworks kit, takes on the unionists and militant’s history in the French city of Besançon, reassesses modern architecture’s utopias or deploys a sculptural work marked by construction site aesthetics, Benjamin Sabatier regularly questions the concept of work, which is used as a benchmark in his approach that seeks above all to include art in a larger social and economic context.

His artistic vocabulary is made of raw and easy-to-reach materials: Brick, concrete, do-it-yourself tools, cardboard, scotch, etc. that he employs in the context of understandable manufacturing processes, evacuating any reference a heroic gesture of the sculptor, in favor of a certain literality in which the functionning of the artwork reveals itself at first glance. This very direct “outburst”, which nevertheless remains polysemous, makes it easy and possible for it to be reproduced by everyone.

Between political and formal issues, rereadings of the constructivist principles and thesis of Walter Benjamin, Benjamin Sabatier’s work, by inviting the viewer to become a producer himself, is to be considered in the light of the alternative and emancipatory theories of Do-It-Yourself.

Raphaël Brunel

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Vue de l’exposition / view of the exhibition « One piece at a Time »Galerie Bertrand Grimont, Paris 2016 Sans titre, 2016. Béton et billes, 46x46cm. ©️ benjamin Sabatier. Photo. Aurélien Mole. Courtesy the artist and Bertrand Grimont, Paris